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Alain Guiraudie 

« Le succès est toujours 
affaire de malentendu »

Alain Guiraudie était présent le lundi 07 janvier 2002, au cinéma Le Cratère à Toulouse, à l'occasion de la projection de son dernier film « Ce vieux rêve qui bouge » (qui forme un programme complet avec le court-métrage « Tout droit jusqu'au matin »). Encensé au festival de Cannes, ce moyen-métrage n'a nécessité qu'onze jours de tournage à partir d'un budget modeste de 450 000 francs . 
Retour sur l'une des bonnes surprises de 2001 et analyse des menaces qui pèsent sur le cinéma français par l'un de ces artisans, lucide quant aux perspectives qui s'ouvrent à lui. 

Les succès de Ressources humaines, de Laurent Cantet, de votre dernier film, et la longévité de Ken Loach signifient-ils qu'il y a enfin une place pour les films à caractère sociaux ? 

Pendant longtemps, à l'image des films de Marcel Carné, les classes populaires ont constitué un sujet traditionnel dans le cinéma. Puis, durant les années 80 et 90, elles ont été évacuées. Ces deux dernières décennies ont été dominées par des films sur les classes moyennes dont les histoires sentimentales étaient décrites au travers d'un univers petit-bourgeois. Si les classes populaires revenaient aujourd'hui, ça ne serait qu'un juste retour des choses. Mais sur les 180 films français qui sortent par an, seulement trois traitent de problèmes sociaux.

Dans ces films Ken Loach part de l'histoire d'individus afin de sensibiliser à des problèmes sociaux. Votre dernier film ne fait-il pas le chemin inverse en partant d'un problème social, la fermeture d'une usine, pour aborder l'intimité des gens au travers du thème de l'homosexualité ?

C'est assez vrai pour ce film là. Je ne dirais pas ça par contre pour mes films précédents. En tout cas, tout ce qui constitue des ponts entre l'individu et le collectif, le social et l'individu, m'intéresse beaucoup.

" Tout droit jusqu'au matin " et " Ce vieux rêve qui bouge " mettent en perspective la question du travail avec la manière dont on occupe le temps qui passe. Comment expliquez-vous cette préoccupation ? 

C'est du à mon rapport au travail. J'aime bien ne rien faire mais quand j'ai passé ma journée à ne rien faire, j'éprouve un sentiment d'insatisfaction. Je fais partie de la génération qui a essuyé les plâtres de la fin du plein-emploi. Au début, être au chômage ne nous déplaisait pas tant que cela. Mais après deux mois d'oisiveté, on commence à vraiment mal supporter cette situation. Le travail permet, entre autres, de créer du lien social. Et puis, je suis assez attaché aux petits boulots. Pendant dix ans, j'ai vécu en faisant toutes sortes de métier. J'ai été veilleur de nuit (comme le personnage principal dans " Tout droit jusqu'au matin ",NDR), plongeur, projectionniste itinérant, pizza-iolo et j'ai même posé des stores.

Dans vos films, vos personnages disent des choses grave sur un ton léger, cela dénote-t-il un parti pris ? 

Oui, j'aime bien quand la vie reprend le dessus. Car si je veux bien me situer du côté des opprimés, je n'apprécie pour autant pas le misérabilisme qui l'accompagne habituellement. Au cinéma, soit les ouvriers sont en passe d'être licenciés, et ont toujours des gueules de suicidés. Soit l'ouvrier pratique un métier dur et c'est la galère la plus noire. Or, j'ai connu des gens qui travaillaient dans des mines et à qui cela plaisait. Les gens ne font pas la gueule tout la journée, heureusement. Mon père n'était pas atterré au moment où il a été licencié. Après, au bout d'un an, bien sûr, la situation s'est compliquée.

Dans ces deux films, la référence aux codes du théâtre semble omniprésente ?

Tout à fait. Le cadre est utilisé comme une scène. J'aime bien quand les gens bougent dans le cadre. Je dois en bonne part au théâtre, mon arrivée dans l'univers du cinéma. Il y a même une époque, lorsque je vivais à Paris, où j'allais plus au théâtre qu'au cinéma. Je ne me considère d'ailleurs pas comme un véritable cinéphile.

Vous semblez presque mal à l'aise avec le succès que remporte votre film, vous avez déclaré au " Film français " : " je ne cache pas que cette unanimité commence à m'inquiéter un peu ". En quoi ce succès vous dérange-t-il ?

J'étais persuadé que ce film allait entraîner davantage de débats contradictoires car j'avais tout fait pour que ce film ne soit pas consensuel. Mais le succès est toujours affaire de malentendu. Il y a des gens qui ont aimé le film pour des raisons que je n'aimerais pas. De manière générale, je ne pense pas qu'il y ait grand monde qui est compris le film comme je l'entendais. D'ailleurs, seuls les initiés ont vu ce film. Je ne l'ai pas vraiment montré aux ouvriers de l'usine où a été tourné le film. Et les adolescents ne vont pas voir ce genre de film. 

Comment avez-vous ressenti les louanges que Jean-Luc Godard a fait à l'égard de votre film ? 

Il a déclaré que c'était le meilleur film à voir à Cannes et il a réitéré ses compliments plus tard. J'en ai été très flatté. Mais je n'ai pas eu l'occasion de rencontrer Godard. Chez lui, j'apprécie le personnage. Par contre, j'aime moins ces films. Il n'y a que " For Ever Mozart " qui m'ait réellement plu, alors qu'il a fait tant de films.

Vous avez reçu de nombreux prix (trois prix au festival de Pantin, le prix Jean Vigo, une récompense à Belfort et le prix à Clermont-Ferrand du scénario). Quelle importance accordez-vous à ce genre de récompenses ?

Recevoir un prix, c'est agréable mais ce n'est pas l'apogée non plus. D'ailleurs, un prix, ce n'est jamais qu'un jury de quatre personnes qui s'accordent sur un film. Sauf au prix Jean Vigo où ils sont quatorze.

Dans " Tout droit jusqu'au matin ", le personnage principal dit qu'il faut se contenter du bien-être car il ne prétend pas savoir ce qu'est le bonheur. Est-ce votre philosophie ?

Pour moi, le bonheur implique d'être complètement déconnecté. Je ne pense pas que cet état végétatif présente un intérêt.

Quels sont vos projets cinématographiques ? 

J'ai envie de faire un long métrage et de sortir du huis clos. Dans mon prochain film, il y aura quarante personnes et autant de tableaux. Dans ce film, je veux qu'il y ait de vrais morceaux de bravoure. J'envisage de fricoter avec le cinéma de genre. Il y aura ainsi des gangsters, des poursuites en voiture. Je pense qu'il est possible de trouver un compromis entre un cinéma " naturaliste " et un cinéma de genre. Ce projet ne devrait pas sortir avant 2003.

Comment se présente le financement de ce film ?

Sur ce point, je suis assez réservé quant à mes projets futurs. Pour l'instant, j'ai une avance sur recette du CNC (Centre National de la Cinématographie). Mais, faire un long métrage nécessite l'appui de plusieurs télévisions. Car je n'est pas envie de faire un long métrage " tronqué " où l'on rogne sur les moyens techniques, le temps et les cachets. Cela me dérange de dire à quelqu'un de venir travailler et de ne pas pouvoir le payer correctement. Ce que je déplore surtout c'est que les distributeurs aient pris l'habitude d'avoir des films à bon marché grâce à des équipes mal payées.

Avec ce projet de réalisation d'un long métrage, ne subissez-vous pas des pressions pour engager des acteurs reconnus ?

Je n'ai pas été l'objet, pour l'instant, de pression pour faire jouer des acteurs célèbres dans mon prochain film. En tout cas, les producteurs ne l'ont pas fait. Yves Caumon (le réalisateur d'Amour d'enfance) m'a dit que l'on commençait à lui en parler. Peut-être fait-il partie des réalisateurs qui ont donné le bâton pour se faire battre. Pour ma part, je suis arrivé là sans sortir de mes cordes. Comme j'ai fait deux films qui ont marché ( " Du soleil pour les gueux " et " Ce vieux rêve qui bouge "), les gens me disent de continuer dans cette veine. On me fait confiance sans casting. Canal+ est d'accord sur ce principe. Mais je n'en ai pas encore discuté avec France 2 et France 3. Se voir imposer
une tête d'affiche, est un problème qui ne se posera peut-être pas pour le premier long métrage, mais sûrement davantage pour le second. 

Comment vous inscrivez-vous dans le débat actuel sur l'exception culturelle française ?

Etant un militant politique et syndical, je suis assez préoccupé par ce qui passe aujourd'hui concernant le cinéma. Je pense que ce sera de plus en plus difficile de faire un long métrage dans de bonnes conditions sans être financé en partie par Canal+. La situation actuelle n'est donc pas rassurante. Je ne sais pas si en 2004, je ferais encore partie des heureux élus mais, au moins, il y a un cahier des charges qui est établi jusqu'à cet horizon. La logique des multinationales touche de plus en plus le cinéma. En déclarant la fin de l'exception culturelle française, Jean-marie Messier se met au-dessus des Etats et des institutions, comme l'OMC, dont ceux-ci se sont dotés. Ce n'est pas sain. Même si sa déclaration est volontairement provocatrice, Messier annonce clairement la couleur. 

Ne vous sentez-vous pas impuissant face à ce géant des médias ?

Face à Vivendi-Universal et à ces deux cents autres trusts qui sont en train de vouloir gouverner le monde, les derniers remparts sont les Etats. Les Etats doivent être forts. C'est donc à chacun de nous de mettre la pression sur nos gouvernements pour aller dans ce sens. Ces attaques contre l' " exception culturelle française " ne sont pas nouvelles. Je pense que l'on devrait développer cette exception à toute marchandise. Le cinéma n'est pas seulement une marchandise. Mais, 
les marchandises elles-mêmes ne doivent pas être considérées seulement comme des marchandises, car derrière celles-ci il y a des hommes qui travaillent. Enfin, au-delà de l'aspect cocardier, l' " exception culturelle française " permet au cinéma réalisé dans les pays du tiers-monde d'exister.

Parler de " formidable " année du cinéma français vous semble-t-il justifié ?

Pour moi ce " succès " du cinéma français, se rapporte avant tout aux 19 films qui ont passé le million d'entrée cette année. On ne fait donc pas cas des autres qui valent le coup et qui n'ont finalement pas marché. Parmi les premiers, " Sous le sable " de François Ozon est un bon film mais c'est surtout un film malin reposant sur un bon casting, avec notamment la présence de Charlotte Rampling. Quant à " Amélie Poulain ", c'est un film sur lequel toute critique semble interdite. Cela m'agace beaucoup. Pour le coup, on a là un véritable film de publicitaire. Il y a eu un travail de marketing sans précédent. Ceci contribue à donner à ce film un côté " je suis partout ", un côté presque poujadiste. A budget comparable, je préfère nettement le " Pacte des loups " qui, à mon sens, demeure un vrai film d'auteur… 

Alexandre Duval

Alain Guiraudie est né en 1964 à Villefranche-de-Rouergue en Aveyron.
Auteur et réalisateur de courts et de moyens métrages, il est l'auteur du scénario d'un premier long métrage, Rabalaire.


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